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mercredi 28 décembre 2016

Une distinction pour le livre d'entreprise : "Le prix du roman d'entreprise et du travail"

Organisé par Place de la médiation et Technologia le Prix du roman d’entreprise et du travail consacre depuis 2009 un romancier pour "ses qualités littéraires et la lucidité de son regard sur le monde du travail". Pour 2017, le comité de sélection a retenu les œuvres suivantes :
Avec vue sur la mer de Slimane KADER
Lauréat du prix en 2016

  • Je vais m’y mettre, de Florent Oiseau (Allary Editions)
  • Brillante, de Stéphanie Dupays (Mercure de France)
  • Déserteur, de Boris Bergmann (Calmann-Lévy)
  • Du pin et des larmes, de Philippe Mediavilla (Editions Cairn)
  • Le grand marin, de Catherine Poulain (Editions de L’Olivier)
  • Police, de Hugo Boris (Grasset)
  • Chanson douce, de Leïla Slimani (Gallimard)
  • Les visages pâles, de Solange Bied-Charreton (Stock)
  • Le cri, de Thierry Vila (Grasset)
  • La grande arche, Laurence Cossé (Gallimard)
  • Désolée, je suis attendue, de Agnès Martin-Lugand (Michel Lafon)
  • La correction, de Elodie Llorca (Rivages)
Une dotation est accordée à l'auteur primé, depuis 2012, et le Prix bénéficie du soutien de la mutuelle UMC et est sponsorisé depuis 2014 par le cercle des DRH européens.

Pour retrouver l'historique de ce prix, voir l'article sur Wikipédia qui lui est consacré.


mardi 2 août 2016

Une thanatopractrice aux Etats-Unis dans le roman "L'enfant sans nom" de Amy MacKinnon (2008)

Ce roman policier écrit par Amy MacKinnon a pour personnage principal une thanatopractrice, Clara Marsh, qui enquêtera sur des crimes d’enfant. Une occasion de découvrir de l’intérieur ce métier, sans que l’on sache si les pratiques professionnelles relatées dans "L'enfant sans nom" sont proches de la réalité et propres aux Etats-Unis.

L'enfant sans nom
#01 L’embaumement des corps
Le roman commence d’emblée par la description détaillée du travail de Clara, méthodique et précis : « Je plonge le pouce entre les lèvres de l’incision, puis j’enfonce mon index dans la profondeur du cou. A l’inverse des autres vaisseaux, qui offrent juste une vague résistance, la carotide ne se laisse pas faire. Bien attaché entre le cœur et la tête, ce tube solide est souvent alourdi par des années de plaque d’athérome, qui renforce sa volonté de rester en place. Surtout quand la rigidité cadavérique est déjà bien avancée, comme chez cette vieille femme ». S’ensuit un long passage, qui explique pourquoi cette partie de son travail rappelle à Clara la mort prématurée de sa propre mère, sans que l’on sache si cette disparition, qui l’a beaucoup affectée, ait déterminé le choix de son métier. La description reprend, toujours aussi précise, mettant en exergue l’expérience de la jeune femme : « Mes doigts saisissent la carotide dans le cou de la vieille dame, et la tirent à travers la chair. Sur mes gants talqués, ses tissus semblent plus gris qu’ils ne le sont en réalité. C’est le cancer : il suce la couleur du corps des gens comme il suce leur vie, laissant cette artère, autrefois vitale, cendreuse. Je reprends mon scalpel, incise la carotide pour la vider, puis mon attention se tourne vers ce qui fut autrefois une cuisse charnue. Je masse la peau flasque avant d’introduire la seringue dans l’artère fémorale. Le formaldéhyde rose vif lui redonnera un peu de couleur. Les joues caves ont elles aussi besoin d’être regonflées, alors je prépare les autres seringues. En jetant un coup d’œil à la photo que son fils m’a donnée, à présent accrochée au tableau, je commence à réfléchir à la manière dont je vais sculpter son visage. Cela réconfortera les siens de retrouver la femme qu’elle était avant que le cancer ne la dévore. Tandis que le sang s’écoule, remplacé par les fluides d’embaumement, je lui suture la bouche ».
Le récit continue sur un rituel qu’effectue Clara et à laquelle elle associe une réflexion qui permet à l’auteur d’introduire un second personnage, en l’occurrence Linus, le patron de l’agence de pompes funèbres dans laquelle elle est employée. Clara précise que « Comme dans toutes les professions, la mienne a sa routine. C’est au cours de cet interlude, pendant que le sang se vide, avant le début de la toilette, que je procède à cette espèce de rituel ». Plus loin, elle apporte un élément sur la législation en vigueur aux Etats-Unis à moins qu’elle ne soit spécifique à la Nouvelle Angleterre ou à l’Etat de cette région où se situe l’intrigue : « Je préférerais utiliser un gant tiède et de l’eau savonneuse, comme une mère accueille son nouveau-né au début de sa vie, mais la loi exige que je me serve d’un antiseptique précis et d’éponges jetables pour cette dernière toilette ». Tout en donnant de précieuses indications sur les conditions de travail des thanatopracteurs : « L’évacuation du sang et l’odeur de décomposition rendent le processus difficile… ».
C’est alors une opération impressionnante qu'enchaîne Clara qui, après changé ses gants et enfilé un masque de coton, « formalités stériles en cet instant des plus intimes », prend « le trocart accroché au mur », puis « insère l’instrument dans la petite incision de l’abdomen, juste au-dessus du nombril, puis lance l’aspiration ». Non sans ajouter un commentaire qui donne toute sa teneur à cette tâche : « Il est important pour l’esthétique de la veillée que tous les fluides corporels et les organes mous soient retirés ». Une partie de la suite du chapitre sera consacré à des opérations esthétiques avec un nouveau lavage de la défunte, son habillage et son coiffage, puis son maquillage.
Amy Mackinnon

#02 Les autres fonctions liées au métier
Au détour des autres chapitres de ce polar américain, Clara assure d’autres tâches. Elle doit par exemple procéder à l’enlèvement d’un corps retrouvé sans vie dans un appartement. C’est un travail extrêmement physique, en raison du poids du cadavre, et curieusement, c’est seule qu’elle s’y rendra et devra compter sur l’assistance d’un policier pour manipuler le brancard. Elle aura au préalable  analysé la situation pour envisager au mieux le basculement du lourd corps afin de l’insérer dans la housse mortuaire. Elle aura pris soin de se munir d’un pot de Vicks Vaporub pour masquer les odeurs fortes voire insupportables, et aura veillé à clore les paupières du défunt.
De retour au funérarium, elle poursuivra son travail de maquillage, puis elle accueillera les familles éplorées, sans aller jusqu’à prononcer un genre d’homélie comme le fait habituellement son patron Linus. Elle devra aussi se rendre au cimetière pour vérifier si une tombe est creusée convenablement. A cette occasion, nous apprendrons qu’en Nouvelle Angleterre, en raison des conditions rigoureuses de l’hiver, la terre est si dure que les corps seraient conservés jusq'au printemps, ce qui parait surprenant.


Un exemple de trocart (Wikipedia)
#03 Les outils du thanatopracteur
Au titre de sa fonction, et pour les opération sur le terrain, Clara conduit le fourgon de l’entreprise de pompes funèbres, elle manipule le brancard et la housse mortuaire. Dans les sous-sols du funérarium, elle se sert d’une table de travail en acier inoxydable « inclinée de manière à faciliter le drainage des fluides », peut-être semblable à une table d’opération, une impression renforcée par les types d’outils que la thanatopractrice emploie et qui sont utilisés au quotidien par les chirurgiens : le scalpel, le trocart qui est un impressionnant instrument destiné à aspirer les fluides, le masque, et même un nécessaire pour suturer la bouche des « patients ». Le corps est ensuite embaumé grâce du formaldéhyde, plus communément appelé formol.
Le lavage est réalisé à l’aide d’un antiseptique et d’éponges jetables. Pour la partie coiffage Clara fera logiquement usage de ciseaux, de bigoudis, de cire coiffante d’un sèche-cheveux et de laque, et pour le maquillage, de fond de teint, de blush et d’un peu de rouge à lèvre tangerine « trouvé sur la commode de la défunte ».

jeudi 7 janvier 2016

Le Social Climbing dans "Belle du Seigneur" d'Albert Cohen (1968)

Dans le monde des affaires, il est conseillé de se créer un réseau virtuel ou réel et de l'animer afin de développer son "business". Il en va de même pour trouver un emploi ou, pour les étudiants, pour décrocher le stage ou le job de leurs rêves. Au titre de l'IRL ("In real Life), les cocktails ou "pince-fesses" mondains dans le secteur économique sont une occasion rêvée d'augmenter son portefeuille de cartes de visite. Mais attention à ne pas pratiquer le "social climbing", cette attitude qui consiste à abandonner son interlocuteur comme une vieille chaussette sous prétexte d'apercevoir à l'autre bout du buffet, une personne plus titrée ou plus apte à faire avancer nos projets. Si un néologisme qualifie ce comportement de mauvaise éducation, il n'est en rien nouveau, puisque déjà, en 1968, Albert Cohen dans Belle du Seigneur le décrivait parfaitement :
Verres givrés en main et y contemplant les glaçons flottants, les invités importants étaient, selon leur tempérament, furieux ou mélancoliques lorsqu'ils étaient abordés ou happés au passage par un invité moins important et en conséquence inutile à leur ascension mondaine ou professionnelle.  Ils n'en supportaient l'improductive compagnie que provisoirement et en attendant mieux, c'est-à-dire la fructueuse prise de quelque supérieur.
Albert Cohen, Belle du Seigneur, 1968.

dimanche 30 août 2015

Le monde de l'entreprise dans les Haïkus : Haïkonomics de Igor Quézel-Perron (Editions Envolume)

Le monde de l'entreprise peut investir toutes les formes d'expression. La dernière en date c'est le Haïku, cette forme de poème japonais extrêmement codifiée qui existe depuis quelques siècles mais que l'on a découvert semble-t-il depuis peu en occident. C'est un chasseur de têtes, Igor Quézel-Perron, qui s'est essayé, avec succès, à user des 17 mores du Haïku pour décrire l'entreprise, avec parfois, une allusion aux conditions de travail . Ses poèmes, publiés au sein d'un recueil aux Editions Envolume sous le titre Haïkonomics sont également consultables sur le site des Echos qui en proposait un à la lecture, chaque jour en fin d'année passée.


 Quelques morceaux choisis : 
- "Elle galope dans les couloirs/Toute à son ouvrage/La rumeur"
- "Photocopies/Progrès technologiques/Panne X32"
- "Réunion/On parle budget/Mon père est mort"
- "Après une réunion/Il retourne dans son bureau/Comme dans un refuge"
- "Elle galope dans les couloirs/Toute à son ouvrage/La rumeur"

jeudi 11 juin 2015

"Les heures souterraines" de Delphine de Vigan adapté au théâtre.

Le livre de Delphine de Vigan "Les heures souterraines"que nous avons cité dans ce même blog a été brillamment adapté au théâtre par Anne Loiret pour le Théâtre de Paris, dans une pièce où elle partage le 1er rôle avec Thierry Fremont dans une mise en scène de Anne Kessler,

Représentations :
  • Du mardi au samedi à 21 h 00
  • Samedi 17 h 00
  • Dimanche 15 h 30
Du 12 mai au 12 juillet 2015.





samedi 16 mai 2015

Les mineurs à Lens au début du 20ème siècle dans "Le fil du rasoir" un film de 1946 de Edmund Goulding

Nous sommes très loin des conditions de travail dans ce remarquable film de 1946 de Edmund  Goulding, « Le fil du rasoir » qui se déroule en grande partie dans les salons de la haute société américaine et britannique entre les 2 guerres mondiales. Cependant, au cours de son périple qui le mènera  de Chicago jusqu’aux  rives de la méditerranée, Larry, le personnage principal, à la quête de lui-même et interprété par TyronePower, occupera un emploi de mineur au sein des « Mines de Lens », avant de partir pour l’Inde sur les conseils d’un prêtre polonais défroqué rencontré à cette occasion. Larry se retirera ensuite sur l’un des plus hauts sommets de ce pays où il retrouvera la paix intérieure, puis retournera en Europe où il fera bénéficier ses proches de cette sérénité retrouvée et rencontrera l’amour sous les traits de Sophie, Anne Baxter, excellente, qui finira tragiquement à l’issue de péripéties absolument captivantes.
Le passage de Larry dans le Nord de la France est assez surprenant, du moins sur l’aspect des conditions de travail. Que la mine soit uniquement matérialisée par des wagonnets poussés sur des rails placés … au plein milieu d’une rue de la ville peut se comprendre pour des raisons de licence cinématographique et de facilité de mise en scène de l’œuvre de Somerset Maugham. En revanche, il est difficile d’expliquer pourquoi, curieusement, les mineurs sont tous vêtus d’une tenue similaire et d’une élégance rare ! Une vision très éloignée de celle de Zola ...

Toujours au titre des conditions de travail, nous verrons aussi Larry en matelot à l’œuvre sur le pont d’un navire marchand qui fait route pour Amérique, mais de manière furtive puisque ce sera la scène de fin sur laquelle défilera le générique.
La critique de Télérama du 27/12/2014 : Le fil du rasoir.

Un des scènes se déroulant à Lens :




dimanche 15 février 2015

Les conséquences humaines des fusions d’entreprises dans le livre de Sandro Veronesi « Chaos calme » (2005)

#01 L’impact des fusions d’entreprises sur les organisations et les salariés

Une fois de plus, l’entreprise n’est pas le cadre de l’intrigue de ce roman italien qui a remporté le prix Strega en 2006 et qui a ensuite été porté à l’écran par Antonello Grimaldi, avec dans le rôle-titre, l’un des acteurs transalpins les plus réputés, Nanni Moretti.  Ce serait même plutôt le contraire puisque, justement, le personnage principal délaisse son emploi de cadre supérieur au sein d’une multinationale sur le point d’imploser sous le coup d’une fusion, et décide que "son travail sera de ne plus travailler". En effet, le quadragénaire qui vient de perdre son épouse, accompagne sa fille Claudia le jour de la rentrée scolaire, et décide à l’improviste, de rester  à l’attendre toute la journée dans son véhicule, devant l’école.
Le lendemain et les jours suivants, il recommence. Ses collègues viennent successivement lui  rendre visite dans ce bureau improvisé, sa grosse « Audi A6 3000 » stationnée chaque matin devant l’école que fréquente sa fille. Un jour c’est Enoch, le chef du service du personnel qui vient s’épancher auprès de Pietro sur la fusion en cours. Il lui remet les 3 feuillets qu’il a dactylographiés le matin même à 5 heures du matin, et dans lesquels il a mis « tout ce qu’il avait sur le cœur » (Cf ci-dessous paragraphe #02).
Au travers du point de vue de ce DRH, curieusement affublé du titre de « Chef du service du personnel », Sandro Veronesi dresse une analyse remarquable, il synthétise très précisément les conséquences structurelles et humaines des fusions d’entreprises. Sans militantisme aucun, il met en exergue la valeur du capital humain de l’entreprise et sa capacité à générer de la valeur. Il décrit avec une acuité quasi-scientifique les répercussions sur les salariés de ces regroupements de multinationales ainsi que les pathologies qu’ils risquent de développer par une somatisation de leur stress et de leur mal-être. Il s’attache aussi à relever les conséquences humaines sur les organisations, avec une disparition de la culture d’entreprise et de la confiance, et sur le plan sociologique, une perte du plaisir de travailler en équipe avec ses collègues qui deviennent de véritables rivaux. Et de conclure par le constat d’une perte de compétences de l’entreprise et de l’échec irrémédiable de ces méga-fusions.
Situées au 1er tiers de ce livre, cette approche d’un des aspects des conditions de travail n’y occupe qu’un plan secondaire, et pourrait même sembler incongrue par rapport à l’intrigue. Le travail extrêmement documenté de l’auteur, étrangement renforcé par la mise en gras des termes ou idées importants, en insuffle toute la valeur.


#02 L’analyse du chef du service du personnel
Les 3 feuillets remis par Enoch à Pietro commencent par sa définition des fusions :
« Qu’est-ce qu’une fusion ? Une fusion est le conflit de deux systèmes de pouvoir qui en crée un troisième pour des finalités financières. Elle est conçue pour générer de la valeur, mais la génération de valeur est un concept bon pour les actionnaires, ou pour les banques d’affaires, pas pour les êtres humains employés dans les entreprises, pour qui au contraire la fusion est le plus violent traumatisme qu’on puisse leur infliger au travail. Une fois qu’on a  trouvé l’accord sur la transaction, ce qui n’est pas facile, on a tendance à croire que le plus gros est fait. Cette conviction découle de la sous-estimation que le monde de l’économie réserve au facteur humain et, plus généralement, à la psychologie. Mais c’est une erreur. Les principaux problèmes dans une fusion ne sont pas liés au document qui la sanctionne. »
La lecture de la note écrite en Arial reprend : « Avant les chiffres, en effet, une entreprise est faite par les hommes qui y travaillent, c’est-à-dire par ses salariés, et après l’annonce d’une fusion la réaction de tout salarié à tout niveau est l’incertitude. A qui dois-je me fier ? Qu’est-ce qui m’attend ? Va-t-on me garder ou me renvoyer à la maison ? Mes fonctions vont-elles changer ? Comment mes problèmes seront-ils résolus ? Réussirai-je à garder les privilèges que j’avais conquis ? Aucun ne se soucie de génération de valeur tant que la nouvelle organisation n’aura pas répondu à ces questions, en lui garantissant une nouvelle légitimité. Pendant une fusion, il faudrait parler avec les salariés, les informer et les tenir au courant le plus souvent possible ; le salarié a besoin de confiance, de sentir qu’on ne le considère pas seulement comme un pion ; on lui réserve en revanche un discours-standard, pondu une fois pour toutes par quelques conseillers en communication interne, qui a pour tout effet d’augmenter ses inquiétudes. Ces déclarations aseptisées sur de futures synergies qui ne touchent pas le personnel sont pure hypocrisie puisque tout le monde sait que la seule garantie concrète pour générer de la valeur sur les marchés est une réduction des coûts de l’entreprise, et les réductions de coûts sont réalisées à  80 % par des compressions de personnel. »
Pietro passe alors à la deuxième page : « Ainsi les salariés pendant une période de fusion entrent ils dans une zone de constantes turbulences. Il s’agit d’une période assez critique qui peut durer très longtemps et pendant laquelle le sentiment dominant est l’angoisse. Une angoisse qui, si on la néglige, d’individuelle peut devenir collective ou même se transformer en panique ; l’expérience au contact avec le personnel pendant une fusion enseigne que l’impact est double. Au plan physique, la machine humaine tend à sentir davantage de stress et de fatigue et à accentuer toutes les propensions naturelles à la somatisation, avec une augmentation sensible des allergies, troubles respiratoires, cystites, migraines, dermatites, et, chez les femmes, candidoses, aminorrhées (sic) et dysminorrhées (sic) ; tandis qu’an plan psychologique, les esprits sont envahis par l’incertitude, tout événement suscite des émotions anxiogènes telles que la peur, l’angoisse, le découragement et la frustration qui, à leur tour produisent de graves symptômes de dépression, d’autant plus graves que les personnes concernées sont instinctivement poussées à les refouler car elles appartiennent à une culture de pure performance, où l’existence de ce genre de troubles est tout simplement inconcevable. »

Après avoir fait remarquer à Enoch son erreur sur l’orthographe de « aménorrhées » et « dysménorrhées » que celui-ci s’empresse de corriger, Pietro reprend le fil de sa lecture :
« Cet impact est plus dévastateur pour la tranche d’âge entre quarante et cinquante ans, quand le potentiel d’adaptation est inférieur et que le risque de perdre au change est beaucoup plus élevé. On a l’impression de régresser, on perçoit un sentiment d’injustice. Le traumatisme à absorber est énorme : on était attaché à une culture d’entreprise, à une équipe, à des collègues avec qui on travaillait avec plaisir, dans un esprit de corps. Quand on se retrouve en face des autres, c’est dur. Même s’il est précisé d’entrée de jeu que ce sont eux les « victimes », il s’agit bien de l’ennemi qui se matérialise. Hier encore, on était en rude compétition avec eux, soudain, les voici qui pénètrent notre environnement. On se sent envahi, ne serait-ce que physiquement et on ressent le désir de les envoyer balader, de leur dire qu’on s’en sortait très bien sans eux. Et au contraire, il faut travailler ensemble, et le choc est grand ; on a vu des cadres provenant d’entreprises classiques, où les titres et la hiérarchie sont sacrés na pas réussir à supporter de participer à des groupes de travail avec du personnel provenant de l’autre entreprise, de rang hiérarchique nettement inférieur, au nom d’une compétence commune contingente. »

Arrivé à la fin de cette deuxième page, Pietro se demande si Enoch ne cherche pas finalement à le mettre mal à l’aise en lui soumettant ce texte, pour lui rappeler qu’il peut lui aussi devenir chômeur, lui, Pietro, déjà affaibli par le récent deuil. Il enchaîne avec la lecture  du dernier feuillet :
«  C’est une situation très déstabilisante, et seulement trois catégories de personnes réussissent à le supporter : les fidèles des fidèles, ceux qui tournent leur veste et les collabos. Tous les autres risquent de sombrer. Il faut développer une grande résistance, physique et psychologique, pour ne pas s’écrouler et rares sont ceux qui y parviennent sans une assistance appropriée. Mais une telle assistance n’existe pas. Alors, la conséquence la plus courante est que pendant les fusions, un grand nombre d’excellents éléments quittent volontairement leurs fonctions, avant même que la fusion soit achevée ; ce qui à courte vue, est reçu positivement car l’étape suivante de la compression de personnel est allégée d’autant, alors que cela représente au contraire une perte sèche. Car les hommes et les femmes qui partent emportent avec eux leur savoir et leurs capacités techniques et en comparaison de la valeur virtuelle créée sur les marchés, le résultat réel est un terrible appauvrissement. Voilà pourquoi on n’a encore jamais vu de grande fusion ne pas échouer nom de Dieu, au bout d’un an ou deux. »

Caos calmo (Edition originale - Bompiani) – Sandro Veronesi.

Chaos calme (Edition française - Bernard Grasset) – Sandro Veronesi - Traduction de Dominique Vittoz avec le concours du Centre National du Livre.




vendredi 25 octobre 2013

"Surveillance" : un téléfilm de France 2 au coeur de la sécurité dans un hypermarché

C'est d'un roman de Régis Serange que Sébastien Grall a adapté ce téléfilm, "Surveillance" qui se déroule en grande partie dans les parties cachées d'un hypermarché. L'histoire est captivante, bien que comme l'écrit  Hélène MARZOLF dans Télérama "le scénario s'emberlificote en accélération et prises de conscience peu crédibles, jusqu'à un dénouement expéditif et héroïque" qui transforme "cette critique de la société du flicage en épilogue de polar banal".
La trame prend corps avec l'embauche de PierreThomas Jouannet) en qualité d'agent de sécurité au sein de l'hypermarché ENO Center. Il sympathise avec Léa (Léonie Simaga) qui deviendra sa maîtresse, bien que toute relations entre employés soit interdite. Puis avec son zèle empreint d'intégrité, il gravira tous les échelons de la hiérarchie du service pour prendre le poste de responsable adjoint de la sécurité, en bénéficiant de la bienveillance de son supérieur judicieusement interprété par François Berléand. Notre jeune recrue, à qui l'entreprise tarde à délivrer son contrat de travail et qui lui verse des primes en espèces sonnantes et trébuchantes, des pratiques qui n'ont normalement plus cours dans la grande distribution, mettra à jour un trafic d'échange d'appareils d'électroménager, auquel participent des salariés et dans lequel trempe le Directeur Général Adjoint (Alexandre Steiger). Mais son chef lui demandera de ne pas révéler l'affaire, puisque lui est aussi est complice de ce remplacement d'articles de de contrefaçon, les appareils neufs étant écoulés par une entreprise dirigée par l'épouse de Sauveterre, le Directeur Général Adjoint.
Pierre devra également assurer une surveillance rapprochée sur la personne du Directeur Marketing (Francis Perrin), syndicaliste, qui, acculé, mettra fin à ses jours dans une chambre d'hôtel lors d'une tournée auprès des fournisseurs.
Réaliste ou non, cette référence aux conditions de travail n'est pas laseule dans ce téléfilm. La surface de vente n'est pratiquement pas montrée, sauf au travers du prisme de l'objectif des caméras de surveillance. ce sont donc les parties obscures du magasin qu'il est nous est permis de  voir : salle de contrôle, lingerie, bureaux de la direction et réserves. Evidemment, ce sont les la sécurité et le contrôle qui sont mis en avant, les relations entre hiérarchie et subalternes apparaissent rudes, froides, c'est un management très directif qui est adopté. Le responsable sécurité est du type "old school", espérons-le, décomptant par exemple les pauses pipis du temps de travail. Il ne recule devant rien pour faire baisser le taux de démarque, c'est à dire le pourcentage de Chiffres d'Affaires parti en perte ou en vol : surveillance poussée au harcèlement, pression, implantation de caméras dans les toilettes du personnel féminin ... Il passe son temps dans son bureau à contrôler et à vider sa bouteille de whisky.
Le Directeur Général Adjoint, quant à lui, va jusqu'à cacher de l'argent dans les affaires d'une hôtesse de caisse pour exercer un chantage et lui imposer une relation sexuelle. Le travail de ces "caissières" est survolé, seul le fameux SBAM, la formule mnémotechnique "Sourire-Bonjour-Au revoir Merci" revient à plusieurs reprises. il est par ailleurs surprenant de trouver la fonction de Directeur Marketing dans un magasin, même de taille imposante, d'autant plus qu'il démontre de la sympathie, voire de la complicité avec les fournisseurs, ce qui n'est pas la règle dans la Grande Distribution. Et le référencement et les négociations sont plutôt l'apanage des managers de rayons. Des concessions faites à la réalité au service du scénario de cet excellent téléfilm qui fait penser à Marie-Line, un film traité dans ce blog qui abordait entre autres des relations dans une équipe de nettoyage affectée à un supermarché.

mardi 3 septembre 2013

Un livre d'art sur les SCOP (Sociétés Coopératives et Participatives) : "Ceux qui aiment les lundis" (Editions du chêne)


Les Editions du chêne demeurent une référence dans l'édition de beaux livres, riches de photos de qualité. Celui-ci, sans faillir à la tradition, prétend aussi exprimer le bonheur de travailler que ressentent les membres du personnel de ces SCOP, les Sociétés Coopératives et Participatives, des entreprises gérées démocratiquement par des salariés-coopérateurs. Si à l'origine elles comptaient dans leurs rangs essentiellement des entreprises de fabrication artisanales ou industrielles, elles concernent de plus en plus le secteur du commerce ou des services, ce qui explique l'abandon de leur dénomination initiale : "Société Coopérative Ouvrière de Production".
Le titre de ce bel ouvrage, "Ceux qui aiment les lundis", parait ne laisser aucune ambiguïté sur le bonheur que procure le fait de travailler pour sa propre "boîte". A une époque où la perte de sens affecte le monde de l'entreprise, la SCOP serait une solution idéale pour redonner du sens au travail et améliorer les conditions de travail. Leur nombre croissant, elles sont actuellement 2 000 et fédèrent 40 000 salariés, tout autant que la joie affichée par les salariés mis en scène sur les différents clichés de ce livre semblent le confirmer.

Ceux qui aiment les lundis
Edition du Chêne - Collection : Photo-reportage
EAN : 9782812307386
Pages : 120
Prix : 29.90 €

vendredi 21 juin 2013

Mademoiselle CHAMBON : maçon et institutrice, deux métiers très différents dans le film de Stéphane Brizé

Dans ce film de Stéphane Brizé de 2009, l'intrigue est basée sur la rencontre assez improbable de 2 personnes de conditions et de niveau social différents. Jean, le maçon, interprété par Vincent Lindon, est taciturne, et intellectuellement limité, tandis que Véronique Chambon est institutrice, cultivée et occupe ses loisirs en jouant du violon.
En raison de l'immobilisation de son épouse consécutif à un mal de dos, Jean doit se rendre à l'école récupérer son fils. C'est à cette occasion qu'il rencontrera l'institutrice (Sandrine Kiberlain) qui lui proposera de venir présenter son métier aux élèves, ce dont il s'acquittera avec passion, lui, pourtant avare de ses mots. Les enfants son enchantés. Ce sera le début de cette relation compliquée.
Sur leurs métiers respectifs nous apprendrons peu de choses. L'entreprise de Jean intervient dans plusieurs corps de métier, il assurera d'ailleurs lui-même le changement d'une fenêtre dans l'appartement de l'enseignante, ce qui constituera l'une des seules démonstrations de la technicité de cette profession. Pour le reste, les scènes prenant pour cadre les chantiers montrent essentiellement des ouvriers à la tâche, parmi lesquels on reconnaitra Bruno Lochet. Les salariés sont respectueux des consignes de sécurité, puisqu'ils portent l
des casques, des lunettes pour les opérations de découpe ou de limage à l'aide d'une meuleuse, ou autres E.P.I. (Equipements de Protection Individuels). Mais la caricature n'est pas loin, puisque l'on voit les "gars du bâtiment" boire de la bière.
Du côté de Véronique, exceptées les scènes situées dans la classe avec les élèves, la seule incursion dans le métier de maîtresse d'école sera une séance de correction de copies. Sur le réalisme du statut de cette enseignante, il est permis de s'interroger, puisqu'elle est directement cooptée par sa directrice. Dans la réalité, c'est normalement le rectorat qui procède aux affectations.
Les conditions de travail seront également abordées puisque le mal de dos d'Anne-Marie (Aure Atika) l'épouse de Jean est lié au métier qu'elle exerce dans une imprimerie.
Ce film est adapté d'une œuvre de Eric Holder parue sous le même titre, Mademoiselle Chambon (Flammarion - 1996).



dimanche 3 mars 2013

Séance de lecture à la bibliothèque Oscar Wilde : Le monde du travail dans le théâtre contemporain


Libération s'est fait l'écho de cette séance de lecture de morceaux choisis ayant en commun de traiter des conditions de travail dans le théâtre, qui s'est tenue dans le XX ème arrondissement de Paris à la bibliothèque Oscar Wilde  C'est d'abord une lecture du texte "Au boulot" qui fait référence à l'entretien d’embauche ou d’un patron qui se jette par la fenêtre, de licenciements, du cloisonnement des services ... Puis c'est au tour de du suisse Urs Widmer d'être à l'honneur avec sa pièce "Top Dogs" qui évoque également les licenciements "de gens bien", puis Oriza Hirata, auteur japonais dont on lit des extraits de "La hauteur à laquelle volent les oiseaux" qui traite entre autres de qualité dans une usine.
Enfin c'est "Made in china" de Thierry Debroux qui parachève ce florilège de lectures, et qui met en scène un recruteur, Lisa, confrontée à des candidats.

Plus d'informations sont disponibles dans l'article de Libération ou sur le site de la bibliothèque Oscar Wilde.


lundi 18 février 2013

Le travail dans les arrières cuisines d’un palace parisien après la guerre : Les caves du Majestic, film de Richard Pottier (1945)


D’un point de vue purement cinématographique, il n’est pas certain que cette version de l’un des romans policiers de Georges Simenon passe à la postérité, elle offre cependant un portrait original  du commissaire Maigret. Le célèbre policier, interprété cette fois par Albert Préjean, est tout autre que l’enquêteur posé et réfléchi qu’il est donné de voir habituellement : ici, il n’hésite pas à séduire, à se faire passer pour un truand, à faire le coup de poing, et même à mettre sur pied un jugement de Salomon, autour d’un dîner où il rassemble le père putatif d’un enfant et son père naturel.
Sur les conditions de travail dans les bas-fonds des palaces parisiens, un métier spécifique est identifié, celui de « cafetier », dont la tâche consiste à préparer les boissons chaudes à toute heure de la journée. Il commence très tôt, dès 6 heures du matin, afin de préparer les petits déjeuners, et doit pointer, comme à l’usine. Le retard d’une dizaine de minutes de Donge, l’un de ces cafetiers, sera d’ailleurs l’un des éléments déterminants dans l’enchaînement des faits, le matin du crime.

Pendant la journée, c’est par un système pneumatique que les commandes sont adressées à Ramuel,  le contrôleur du Majestic, une espèce de surveillant général cloitré derrière un bureau vitré d’où il peut tout observer. Il les transmet lui-même au personnel des cuisines ou à Donge, qui tient ses cafetières et chocolatières au chaud, dans le four d’une cuisinière. La journée se termine tardivement, car bien que l’on soit loin des conditions de travail d’avant-guerre décrites par Georges Orwell dans « Dans la dèche à Paris et à Londres » dont nous parlerons prochainement, la semaine de 35 heures n'est pas à l'ordre du jour.
Dans "Les caves du Majestic", ce film de Richard POTTIER, et parmi les autres métiers spécifiques de ces grands hôtels de l'époque, largement occupés par des résidents permanents, il faut aussi noter celui de danseur. Parfois appelé "taxi boy", dont le rôle était de distraire les femmes laissées seules par leurs maris éloignés de la capitale par un voyage d'affaires, ou partis rejoindre leurs maîtresses à deux pas d'ici. 
Le roman de Georges Simenon devrait nous apprendre plus sur les conditions de travail de l'époque dans le secteur de l'Hôtellerie-restauration.


dimanche 21 octobre 2012

Les états d’âme d’un cadre commercial des années 50 dans "La modification" de Michel BUTOR


Dans ce roman de 1957 écrit par Michel BUTOR pour lequel il obtint le prix Renaudot, la profession du principal protagoniste n’est qu’un prétexte. Celui de voyages réguliers entre Paris et Rome où se trouve le siège de la Scabelli, la firme de machines à écrire dont notre personnage est le responsable commercial pour l’hexagone. L’ensemble du récit qui se déroule dans le train lors d’un voyage entre les 2 capitales sera l’objet d’une longue réflexion sur l’issue d’une relation que Léon Delmont entretient avec Cécile, une jeune italienne. Partant de la gare de Lyon avec la ferme intention de lui annoncer qu’il “l’installera” à Paris pour vivre avec elle, abandonnant femme et enfants, le voyage jusqu’à Stazione Termini l’amènera  à modifier ses desseins comme l’indique le titre de ce livre.
Sur son métier nous n’apprendrons que peu de choses, si ce n’est qu’il rencontre des clients à l’occasion de repas d’affaires et qu’il visite ses commerciaux disséminés sur le territoire français. Ce que l’on peut noter toutefois, ce sont ses états d’esprit, à l’occasion de rares passages, comme par exemple page 145 (editions de Minuit Coll. “Double” 1980) :
“... parce que chaque fois plus amère encore la différence s’affirmait entre cette vie plus libre et plus heureuse dont l’air romain vous avait donné l’espérance, et l’oppression, la charge parisienne sous laquelle elle s’enfonçait, parce que chaque fois vous lui apparaissiez vous trahir un peu plus vous même à Paris dans cette occupation de plus en plus fructueuse finacièrement, encore que celà ne dapassa point, certes des limites fort contraignantes et dont vous vous efforciez de plus en plus de vous cacher l’absurdité, abandonnant à chaque fois, à chaque relation commerciale que vous invitiez à dîner, un peu plus de votre fierté et de votre sens ancien, prenant peu à peu leurs rires bas, leurs lieux communs moraux ou immoraux, leurs expressions pour désigner les employés, les concurrents, la clientèle, vous avilissant, vous aplatissant devant ce système qu’autrefois vous ne faisiez au moins que pactiser, dont vous pouviez vous détacher au moins en paroles, et puis pendant un certain temps, au moins dans vos paroles avec elle (Henriette, son épouse), vous y livrant maintenant un peu plus aveuglément chaque fois en prétendant toujours que c’atait à cause d’elle, que c’était pour qu’elle pût être mieux installée, avoir ce bel appartement, pour que les enfants fussent mieux habillés, pour qu’elle neût rien à vous reprocher comme lui disiez autrefois, avec ironie au début, vous éloignant de plus en plus de vous et d’elle.”
Plus loin, Léon semble reconnaître sa jeunesse en la personne d’un passager du train qu’il appelle Pierre, et qui voyage amoureusement avec une jeune femme que notre cadre commercial baptise Agnès. C’est en adoptant ce parallèle et avec une réflexion sur le temps qui passe et le sens de la vie qu’il exprime à nouveaux ses états d’âmes (page 192, même édition) :

« Dans dix ans que restera-t-il de vous, de cette entente, de cette joie qui nie la fatigue, qui en fait une délicieuse liqueur que vous commencez déjà à savourer. Qu’en restera-t-il lorsque les enfants seront venus, lorsque vous Pierre, vous aurez avancé dans votre carrière peut-être aussi stupide que la mienne ou pire, lorsque vous aurez sous vos ordres quantités d’employés que vous paierez trop peu parce qu’il faudra bien que la boîte marche et que, vous, ce n’est pas la même chose, lorsque vous aurez cet appartement dont vous rêvez, quinze place du Panthéon. »
Au passage, on aura pu relever, déjà à l’époque, l’emploi avec un sens péjoratif de l’expression « boîte » pour désigner l’entreprise.

samedi 25 août 2012

"Un homme jetable" de Aude Walker obtient le prix du Roman social


C'est en juin dernier que l'AFPA (Association pour la formation Professionnelle remettait son 1er prix du roman social. Une distinction qui honore "Un homme jetable" (Editions du moteur) oeuvre d'une jeune auteur, Aude Walker, 31 ans. Son livre raconte le parcours d'une jeune homme de 20ans qui sillonne la France pour réaliser des missions d'interim au sein de différentes centrales nucléaires. La coprésidente du Jury, Joy Sorman, romancière, a salué le "travail romanesque" de l'écrivain, tout en soulignant que te texte "donne à voir une réalité sociale assez méconnue: le travail dans une centrale nucléaire". De son côté Aude Walker a apprécié cette récompense qui pour elle, constitue "un magnifique écho à la volonté de casser ce réflexe très français, qui consiste à ne pas laisser le roman et la littérature se mêler de la société".
Le comité de lecture de ce tout nouveau prix littéraire était composé d'une centaine de professionnels de la formation et de personnes en formation à l'AFPA, dont le directeur, Philippe CAÏLA estime que cet organisme "est légitime à susciter un prix sur le roman social".

Sept ouvrages récents ont été soumis au jury coprésidé par Claude Alphandéry, président d'honneur du Laboratoire de l'Economie Sociale et Solidaire, et Martin Hirsch, président de l'Agence du Service Civique.
Toutes les informations concernant ce Prix du roman social sont disponibles sur le site prixduromansocial.com.
 


dimanche 10 juin 2012

Bread and Roses : Ken Loach retrace la lutte de travailleurs clandestins aux USA

Nul besoin de présenter Ken Loach, le cinéaste britannique, auteur de plusieurs films à connotation sociale. "Bread an roses" (Du pain et des roses) présente la particularité de se situer non pas en Angleterre, mais à Los Angeles. L'histoire se déroule dans les années 90 et raconte la lutte que mène des agents de nettoyage de grands buildings pour faire reconnaître leurs droits. C'est avant tout de la dignité que réclament ces travailleurs immigrés, des femmes essentiellement, qui faute d'une situation régulière doivent supporter tous types de brimades. Un jeune syndicaliste maladroit sera le catalyseur d'un mouvement social qui contribuera à améliorer les conditions de travail de ces esclaves d'un nouveau genre. "Bread an roses", inspiré d'une histoire vraie, emprunte son titre à un slogan d'un mouvement ouvrier dont le nom est tiré du titre d'un poème de James Oppenheim (1911).

vendredi 11 mars 2011

Les conditions de travail dans la littérature : Les heures souterraines (Delphine de Vigan)



Si le harcèlement moral dans un contexte professionnel a été démonté par des psychiatres à l’image de Marie-France HIRIGOYEN, il n’est que rarement traité dans la fiction. Les comportements exposés par Amélie NOTHOMB dans « Stupeurs et tremblements » n’ont rien d’excusables, mais, teintés d’une culture nippone, ils ne reflétaient pas exactement ce que l’on dénote dans notre monde occidental.
La première à s’y essayer avec succès est Delphine de VIGAN, experte du monde du travail, qui non seulement ambiance son roman dans l’entreprise, mais qui a choisi pour trame de "Les heures souterraines" un processus de harcèlement moral. La victime en est Mathilde, l’assistante d’un Directeur Marketing international, qui, parce qu’un jour elle émet banalement pense-t-elle, une réserve sur la stratégie de son manager, se trouve entraînée dans une spirale silencieuse et inflexible « qui n’aurait de cesse de la faire plier ».
Un phénomène qu’elle subit, qui lui fait perdre le sommeil, et qu’elle n’arrive pas à expliquer à son entourage. Quand elle en parle à ses enfants en adoptant un langage qu’elle croit qu’ils pourront appréhender, elle se rend compte qu’elle raconte « une histoire de schtroumpfs barbares s’entre-tuant en silence dans un village retiré du monde ». Le romanesque de la trame se loge aussi dans le récit de la trajectoire d’un médecin urgentiste que Mathilde rencontrera, mais dans quelles circonstances ?
Quant à la partie scientifique, Delphine de VIGAN, selon Bernard LEHUT de Courrier Cadres, « brosse un tableau remarquable tant du point de vue littéraire que sociologique ».
La jeune femme explique au cours d’une interview, que son expertise provient d’une expérience de 15 ans passés au sein d’un département spécialisé dans l’observation sociale d’un institut de sondage. Elle y assurait pour le compte de grandes entreprises, des enquêtes de climat social, des baromètres sociaux, des études sur les modes de management ou sur les procédures d’évaluation professionnelles. Pendant cette période, elle a pu constater des cas de harcèlement, dont le principal problème est justement qu’ils sont rarement identifiés. Elle ajoute que l’entreprise, si elle peut être un espace « d’épanouissement, de créativité et d’effort collectif, elle est aussi un terreau propice à la violence et à l’impunité.
Les principales victimes de ce harcèlement en ressortent dégradées, mais leurs auteurs aussi, et ceux qui dans l’entourage se taisent, également. A la fin, c’est toute l’entreprise qui en souffre. Le harcèlement n’est malheureusement pas rare, en raison de la pression des objectifs, de la mise en compétition des salariés qui font de l’entreprise un lieu de souffrances, car un lieu privilégié « de mise à l’épreuve de la morale, d’abus de pouvoirs ». On ne sait pas si Delphine de VIGAN a subi elle-même au cours de sa carrière professionnelle un quelconque harcèlement, elle en est désormais préservée, puisqu’elle a abandonné son poste pour se consacrer entièrement à l’écriture. Elle avait rédigé ses 4 premiers romans la nuit, une fois son travail terminé, et rêvait de pouvoir « écrire au grand jour ».

Bibliographie



lundi 7 mars 2011

Les Ressources Humaines au cinéma et dans la littérature

Sources : Le Monde 2 du 18.02.06 - Telerama - Plus (magazine des abonnés de Canal +) - www.allocine.fr - www.fnac.com.

Sommaire
#01 - Introduction
#02 - Les Ressources Humaines dans les films
#03 - Les Ressources Humaines dans la littérature

#01 - Introduction

Les Ressources Humaines en général, et plus particulièrement les conditions de travail et la souffrance vécue en entreprise, font l'objet de plus en plus souvent d'oeuvres cinématographiques ou littéraires. L'article de Dominique Frétard dans le Monde 2 du 18 février 2006 montre l'intérêt croissant des cinéastes pour les thèmes portant sur la dureté du monde du travail.

#02 - Les Ressources Humaines dans les films


Après Ressources Humaines de Laurent Cantet qui narrait en 2000 le cas de conscience que devait affronter un jeune diplômé chargé d'organiser un plan de licenciement dont l'une des victimes n'est autre que son propre père, c'est Alain Corneau qui adaptait en 2002 le roman d'Amélie Nothomb Stupeur et tremblements qui décrivait les problèmes d'intégration d'une jeune occidentale dans une entreprise japonaise.
En 2005 c'est Costa Gavras qui approche la dure loi du chômage avec Le couperet et plus récemment deux productions reprennent le thème des conditions de travail. C'est d'abord sous l'angle du documentaire avec Ils ne mouraient pas tous, mais tous étaient frappés de Sophie Bruneau et Jean-Marc Roudil, qui ont enregistré dans un hôpital, les consultations de patients malades de leur travail : ouvrière à la chaîne, directeur d'agence, gérante de magasin et aide-soignante confient leur détresse face à la pression, la peur, l'isolement, le manque de reconnaissance, de valeur, de morale.
Au registre de la fiction, c'est Fabienne Godet dans Sauf le respect que je vous dois, qui développe un polar social qui prend source dans les zones grises de l'entreprise. Le rôle titre est interprété par Olivier Gourmet, remarquable en "maître d'apprentissage" dans Le fils de Jean-Pierre et Luc Dardenne, et pour lequel il aura le prix d'interprétation à Cannes en 2002.
On peut également citer The corporation, de Jennifer Abbott et Mark Ashbar documentaire canadien de 2003, diffusé en 2006 sur Canal + et qui compare l'entreprise à un psychopathe : égoïste, menteur se moquant du bien et du mal.

#03 - Les Ressources Humaines dans la littérature


Dans son article, Dominique Frétard rapproche ces différentes oeuvres des travaux de Christophe Dejours, qui a publié entre autres Soufrance en France - La banalisation de l'injustice sociale (Editions du Seuil - 7 €) ou de ceux de Michel Gollac et Serge Volkoff, co-auteurs de Les conditions de travail (Editions La découverte - 8,50 €).
A l'instar d'Amélie Nothomb citée plus haut, les romanciers ne sont pas en reste, et les livres ayant pour décor l'entreprise fleurissent, mais l'un des derniers en date investit plus précisément la Direction des Ressources Humaines.
L'italien Andrea Bajani, dans son dernier roman Très cordialement (Edition du Panama - 14 €) imagine un salarié dont la promotion l'amène à devoir rédiger les lettres de licenciement de ses anciens collègues, autrefois zélés collaborateurs. Il s'acquittera de cette tâche avec un certain cynisme en ponctuant systématiquement ces courriers de "remerciement" d'un lapidaire "Très cordialement".

dimanche 6 mars 2011

325 000 Francs de Roger Vailland : l'industrie plasturgique dans les années 50

Ce livre de Roger Vailland, écrit pendant sa période "communisante" est non seulement passionnant dans son récit, mais également intéressant au titre du regard qu'il porte sur les conditions de travail dans une usine près d'Oyonnax. Le principal personnage, Bernard, 22 ans, s'efforce de conquérir celle qu'il aime grâce à ses talents de sportif, il dispute des courses cyclistes le week-end, et financièrement, en s'acharnant à son poste de travail où il fabrique des carosses corbillards par injection plastique.Sans dévoiler la fin de l'histoire, on peut noter que les conditions de travail joueront un rôle essentiel dans l'issue de 325 000 francs, dont le titre n'a pas été converti en Euros contrairement à 99 Francs de Beigbeder ...