Au cinéma, au théâtre ou dans la littérature, le métier et le statut des protagonistes ou leur environnement professionnel peut avoir une incidence sur l'intrigue. Et parfois, c'est le monde de l'entreprise lui même qui fait l'objet du scénario. Volontation propose un panorama des conditions de travail dans la littérature, au théâtre, au cinéma, à la télévision ou dans la chanson ...
Dans cette comédie de 1956 de Luciano Emmer, Marcello Mastroianni interprète le rôle de Mario De Santis, un représentant de commerce pour une marque de dentifrices. Il sera accusé de bigamie et incarcéré, avec pour conséquence, le risque de perdre sa fiancée. Il se sortira de cette situation après moultes péripéties, avec le concours d’un avocat fantasque, « l'onorevole Principe » sous les traits d'un impayable Vittorio de Sica.
C’est essentiellement au début de ce film que l’on peut voir Mario dans sa fonction de représentant, assurant la tournée de ses clients, dans une attitude caricaturale, mais peut-être pas aussi lointaine de la réalité de l’époque. Séducteur, il use sans cesse de ses charmes pour convaincre les jeunes femmes travaillant dans les pharmacies de commander son Colodont anti caries, au désespoir des pharmaciens qui n’arrivent pas à écouler leurs stocks pléthoriques. Une démarche à la limite de l’arnaque, qui ne laissera pas une fois de plus une image glorieuse des métiers de la vente. Et ce n’est pas la surprenante voiture en forme de tube de dentifrice de notre commercial qui donnera envie d’épouser … la profession de ce bigame !
Pour aller plus loin :
Si la réorganisation traitée dans
la fiction du réalisateur alors tout jeune prenait des accents humains, c’est quasiment un drame qui se joue dans la
fiction de son aîné. Celui-ci décrit avec une rare acuité, déjà en 1981, les
mécanismes de la manipulation psychologique exercée par un patron sur ses salariés
en général, et en particulier sur un jeune cadre, Louis Coline, figuré sous les traits de Gérard Lanvin.
Après le décès soudain du
directeur de l’enseigne « Les Magasins », un commerce de centre-ville
de type « Les Galeries Lafayette », un nouveau dirigeant, Malair
(Michel Piccoli) est nommé. Son arrivée suscite un climat anxiogène : on
ne donne pas son nom, ce qui laisse planer toutes les inquiétudes. On l’annonce à Bâle, puis à Madrid ou encore à Sarajevo, sa réputation s’accroit, la
rumeur enfle, il est même question de « charrettes » … A notre époque
et sous réserves de connaitre son identité, les salariés se seraient précipités
sur Internet pour « Googliser » le nom du futur patron, mais en 1981 …
Alors qu’on ne l’attend plus, il apparaît. Son comportement est irrationnel, Louis le trouve dans son bureau en
train de fouiller dans ses tiroirs ; il en extrait avec curiosité des tickets
de PMU ou de Loto. Le jeune homme se
présente, et Malair lui demande de ne pas faire état de cette première
rencontre. Mais à l’occasion du tour des services que le directeur ne manque
pas d'opérer, il montre clairement qu’il connait déjà Louis. Ce qui ne
manquera pas d’inquiéter le chef du service « Publicité » dans lequel
travaille le jeune homme. La relation très ambiguë se poursuit, le nouveau dirigeant
prend le jeune cadre enthousiaste sous sa coupe, indirectement d’abord, par
l’intermédiaire de ses bras droits, Paul, le directeur financier (Jean-FrançoisBalmer) et François (Jean-Pierre Kalfon) qui assure la fonction de chauffeur,
homme de confiance et garde du corps. Les 2 collaborateurs les plus proches de
Malair, d’une très grande complicité avec lui, s’attribuent le bureau de Louis
sur qui le travail de destruction psychologique se poursuit : le boss
court-circuite son chef et confie le plan publicité stratégique des
« Magasins » à Louis qui finit par se montrer flatté de cette
confiance. Le mécanisme de manipulation s’accélère, le patron se montre plus
direct, parfois trivial et demande à son jeune collaborateur une disponibilité
totale qui confine au harcèlement.
La mine de Louis change, on
perçoit chez lui la montée du stress bien qu’il persiste à s’enflammer pour son
nouveau statut. Fier de cette proximité avec le patron, un soir, en dehors des
heures de service, il emmène Nina (Nathalie Baye), son épouse, visiter le bureau que s’est fait
aménager le responsable. Alors que l’on annonce 2 licenciements dont celui
d’une salariée victime d’alcoolisme, Malair s’incruste encore plus dans la vie
privée de Louis. Il débarque un dimanche matin au bar où le jeune homme joue
aux courses en compagnie de l’un de ses amis, et le « kidnappe » sous
le prétexte fallacieux de travailler un dossier. La journée s’achèvera par un
dîner au cours duquel Louis rencontrera la faune bigarrée que compose la cour
de son gourou. Puis Malair débarque ensuite un soir pour dormir chez Louis et
Nina au motif que des travaux sont en cours d’achèvement à son domicile, allant
sans vergogne jusqu’à s’approprier la chambre du modeste appartement du jeune
couple et à s’accaparer la cuisine pour s’y préparer un en-cas.
Cette attitude excessive parait
totalement impossible dans la réalité, mais Granier-Deferre y a recours pour
analyser avec finesse le processus de manipulation psychologique, en s’appuyant par
exemple sur les perceptions et les réactions de Nina, l’épouse de Louis. Malair
essaiera d’ailleurs de la séduire, l’invitant elle et son époux pour un dîner
durant lequel il annoncera que le chef de Louis « les quitte », puis
offrant à la jeune femme une montre. Elle finira par prendre ses distances,
expliquant à Louis qu’elle « ne le quitte pas pour quelqu’un d’autre », mais « parce qu’il n’est plus personne ». Toujours
méfiante, elle essaiera de l’alerter, qualifiant Malair «d’abstrait, comme Dieu ».
Après le départ de Nina, Louis se
réfugie encore un peu plus dans le travail, et finit par s’installer chez son
patron, partageant son intimité avec François, obéissant aux caprices de Malair
qui le convoque par exemple dans sa salle de bains alors qu’il est en train de
se raser, totalement nu. Le mentor devient de plus en plus autoritaire, il prend
son collaborateur pour son larbin, puis un jour, il disparaît sans laisser de
traces, au grand désarroi de Louis
Coline, totalement désemparé. Ainsi que l’analyse judicieusement Guillemette Odicino dans Télérama, aujourd’hui, « on
verrait bien Louis Coline témoigner dans un documentaire sur le burn-out ou le
harcèlement en entreprise. Car Louis
Coline est comme mort. Frappé de stupeur parce que son patron, son
gourou, celui pour lequel il a tout sacrifié l’a abandonné. Fidèle à son poste,
il attend qu’il revienne … » Et la journaliste de poursuivre :
« Pourtant, cet employé désinvolte qui végétait au service publicité d’un
grand magasin n’avait a priori rien pour se transformer en disciple robotisé.
Sauf peut-être un vide à combler, une place à se faire ».
Il y a déjà plus de 30 ans Granier-Deferre anticipait les phénomènes de souffrance au travail avec des
comportements symptomatiques de surinvestissement, caractéristiques des « workalcoolics »
et le constat d’un manque de reconnaissance qui frappe les salariés, plus
particulièrement en France. Peu importe l’entreprise, le réalisateur ne nous
montre d’ailleurs pratiquement rien de ces « Magasins » dont on
sait seulement que le principal concurrent se dénomme « Les galeries »
et dont l’espace de vente sera montré qu’à une seule occasion. Pour aller plus loin : l'article de Télérama
S’il existait un César de la meilleure actrice de comédie
sociale « à la française », CorinneMasiero devrait sans conteste aucun,
figurer parmi les nominées. Après ses prestations convaincantes dans « Louise Wimmer » et « De rouille et d'Os », évoquées dans ce blog. Dans Discount, un film de Louis-Julien Petit, elle occupe à
nouveau un rôle central et colle encore une fois parfaitement au personnage. Le
point de départ de l’histoire est assez simple : les employés d’un
supermarché de type « hard-discount », sur le point d’être licenciés,
mettent en place une organisation afin
de détourner les produits dont la DLC (date limite de consommation) est
dépassée et promis à la casse. Avant de
les fouler du pied et d’y répandre de l’eau de javel, ils en prélèvent une
partie qu’ils revendront à des prix extrêmement compétitifs, et pour cause, dans
un magasin parallèle créé de toutes pièces dans la grange de la ferme où habite
Christiane (CorinneMasiero). Le
trafic débute timidement, mais devant l’intérêt affiché par les clients et les
résultats financiers supérieurs à leurs attentes, et surtout la pression
exercée par la directrice, interprétée par une excellente Zabou Breitman, la
petite bande augmente les volumes.
Même siLouis-Julien Petit ne glisse à aucun instant avec facilité dans
la fable, on ne demande qu’à adhérer à l’œuvre de ces Robins des bois modernes
qui suscitent un bel engouement mais, la morale est sauve, ils finiront
par se faire prendre sans que leur clientèle ne soit inquiétée.
Quant au réalisme des situations professionnelles, la
plupart des scènes paraissent plausibles. Les employés remplissent les rayons
et compactent les emballages, avant l’arrivée des clients, puis détruisent donc
les produits en voie de péremption tandis que les hôtes ou hôtesses de caisse,
selon le terme dévolu maintenant aux caissiers et caissières, assurent leur
mission. Ils prélèvent parfois des bons de réductions à leur bénéfice, au
risque, comme Christiane de se faire
sanctionner, tout en s’efforçant de
respecter la cadence imposée par la direction.
Quelques aspects peuvent sembler moins crédibles, tel le
comportement de la directrice. Salariée du groupe, elle ambitionne de devenir
responsable de réseau. A cet effet, elle suit un cursus de formation au sein de
l’enseigne. Elle y apprend par exemple que, quand elle conduit un entretien
avec un collaborateur, elle doit toujours se faire assister par une personne
qui notera par écrit les termes des échanges. Elle fait donc appel à sa « garde
rapprochée », ses agents de sécurité, qui de manière tout aussi
surprenante sont aussi chargés de chronométrer le personnel chargé de l’encaissement
afin de maintenir la pression sur la productivité. Très curieusement, les
vigiles semblent ne jamais se préoccuper des clients comme si la démarque
inconnue ne pouvait être que le fait des salariés qu’ils ne manquent pas de
fouiller en fin de journée, contre toute attente.
Sur le plan managérial, la manipulation n’est jamais bien
loin. La directrice propose à Gilles, un de ses collaborateurs, une évolution
professionnelle, alors que certains de ses collègues vont être victimes de
suppressions de postes à l’occasion de la mise en place de caisses
automatiques.
Le plus étonnant invraisemblable est peut-être cette ruée
des clients le premier jour des soldes ; à l’issue du compte à rebours
scandé par la directrice, ils se précipitent dans le commerce pour profiter des
promotions que les employés du point de vente auront minutieusement préparées.
Ils mettront encore plus de soin et de motivation lors de l’installation de
leur propre magasin, dans cette ferme perdue dans la campagne : mise en
place de la caisse et du merchandising, création des rayons, étiquetage, mise
en place de la PLV et de l’ILV, allant jusqu'à proposer des services complémentaires telle la
livraison à domicile.
En résumé, Louis-Julien Petit, donne à voir une description assez fidèle de la
distribution et spécialement du hard discount, sans tomber dans la caricature,
et sans s’appesantir sur l’idée de départ qui est le gâchis induit par la
destruction de produits encore propres à la consommation dans le secteur de la
grande distribution. Un sujet qui a refait récemment surface dans l’actualité,
avec ce texte de loi pour la lutte
contre le gaspillage alimentaire.
Et le César de la
meilleure actrice de comédie sociale « à la française » est attribué
à …
"Bancs publics" ce film de de 2009 de Bruno Polydalidès sous-titré « Versailles
rive droite », aurait pu aussi bien s’appeler « Au bureau ou au
magasin » puisqu’il offre une véritable dichotomie entre, d’une part, la
vie dans les bureaux d’une entreprise dont on ne connait pas précisément l’activité
mais que l’on situe dans le tertiaire, et, d’autre part, la vie au sein d’un
magasin de bricolage de proximité, Bricodream, installé dans l’immeuble d’en
face. Ces 2 mondes bien différents vont se rencontrer par l’intermédiaire de l’un
des vendeurs de Bricodream qui accroche à sa fenêtre une banderole sur laquelle
est inscrite la simple mention « Homme seul ». La divergence entre
les 2 univers est peut-être recherchée, et certainement accentuée par le fait
que, si c’est le réalisateur qui s’est chargé du scénario pour la partie « Bureaux »,
c’est son frère Denis également à l’affiche du film, qui a assuré l’écriture
pour la partie se déroulant dans la surface de distribution spécialisée. Ce qui
explique peut-être également que c’est là que réside l’aspect le plus fantasque
de cette comédie.
Les vendeurs tout d’abord, arborent de curieuses blouses
imprimées d’un ciel nuageux et évoluent au milieu de palmiers décoratifs ou
sous des enseignes « kitch ». Du côté de leurs compétences également
avec des comportements stéréotypés induits par leur responsable, apôtre des
nouvelles méthodes managériales ponctuées de phrases toutes faites telles « si
le client se baisse, c’est gagné » ou aux slogans guerriers comme «
Fight, fight, fight ! ». Des conseils peu suivis par les collaborateurs
parmi lesquels on trouve un conseiller de vente hyper-technique (OlivierGourmet) ou son collègue incompétent (Denis Podalydès) bien en peine avec une
machine de démonstration aux dimensions impressionnantes. Toujours dans un
registre professionnel, le marketing et le merchandising laissent à désirer avec
par exemple, une opération de street-marketing et la mise en place d’un étalage
thématique sur l’automne des plus fantaisistes.
Le côté « Bureaux » laisse moins de place à l’excentricité
mais la caricature n’est jamais bien loin. Au service comptable, déjà, où
pendant que l’une des employées joue à Pacman sur son ordinateur, une autre
surfe à la recherche d’un compagnon tandis que la troisième utilise Internet
pour préparer ses prochaines vacances. Elles seront juste perturbées par la
salariée d’un autre service, chargée d’une collecte destinée à financer un cadeau à l’occasion
d’un départ en retraite, un cadeau qui s’avèrera particulièrement ridicule. Ce sera
ensuite le chef qui fera irruption dans le bureau pour solliciter une des
employées afin de faire le point sur un PowerPoint dont elle doit achever les
derniers « slides », sans oublier de lui préciser qu’il faut « qu’on
garde le lead ».
L’univers du bureau est doncassez réaliste sans trop tomber dans
la caricature, même si la machine à café propose du potage au cresson, tandis
que certains salariés privilégient leurs propres préparations concoctées grâce
au nécessaire complet rangé sur l’étagère supérieure de leur armoire
métallique. Un meuble situé derrière leur bureau où trône un téléphone avec
lequel il faut bien sûr, « faire le
0 pour sortir », juste à côté de l’ordinateur orné d’un fonds d’écran très
personnel pour le cadre dont on devine qu’il est amateur de vélo. Et bien entendu,
ces salariés, tels des « prisonniers du boulot », rayent les jours sur le calendrier punaisé au
mur, afin de mesurer le temps inexorable dont seul le 1er mercredi
du mois est scandé par le rituel de l’essai de la sirène d’une caserne que l’on
devine voisine.
La présentation du film sur le site d' Arte : "Bancs publics"
Dans « Riens du tout » (1992), Cédric Klapisch, alors tout
jeune réalisateur, nous plonge dans l’univers des grands magasins. La situation
des « Grandes galeries » est peu reluisante, un directeur est donc recruté
pour redresser la situation à l’échéance d’un an. Sans tomber dans la
caricature, la critique du monde des grands magasins d’un côté, et celle des
nouvelles théories managériales sur autre plan, sont assez justes.
Le nouveau dirigeant, M. Lepetit, interprété par FabriceLucchini, commence par s’immerger afin de susciter la confiance de ses
collaborateurs, puis met en place un plan d’actions, aidé de consultants.
Les salariés sont pour certains réfractaires, « tu me
vois prendre des cours ? » ou plus ouverts, « mais si, c’est
bien ! », ou bien défendent leur statut de démonstratrice ou de
vendeur(se).
Des conflits naîtront de la mise en œuvre de la nouvelle
organisation, accentués par la position des syndicalistes qui s’indignent par exemple qu’un
étudiant en DEES de marketing, ne soit
pas rémunéré au titre de son stage, alors que lui-même ne s’en plaint pas.
Le dirigeant essaiera de resserrer la cohésion entre ses
salariés au travers d’actions collectives comme la création d’une chorale ou l’organisation
d’un séminaire de « team building » dont le point d’orgue sera un
saut à l’élastique pour l’ensemble des salariés ; l’un d’entre eux
refusera l’ épreuve.
D'autres actions viseront à augmenter la performance
commerciale. En effet, le jeune manager découvre que certains employés, certes
en fin de carrière, se désintéressent complètement des clients et de leurs
préoccupations. Une situation plutôt
rare de nos jours dans ces grandes enseignes de la distribution de centres
villes. Il développera aussi les animations commerciales en magasin, respectant
ainsi les règles du commerce moderne.
Il usera de procédés moins glorieux pour promouvoir son
enseigne ; il s’empressera par exemple d’affubler l’un de ses salariés
chargé de nettoyage d’un tee-shirt à ses couleurs, à l’issue d’un marathon que
celui-ci vient de remporter.
Les efforts de notre « manager de transition », dirait-on
aujourd'hui, seront vains car la décision de fermer le magasin était prise dès
le début par le Conseil d’administration, qui cherchait en fait à développer
les ventes pour financer le plan de licenciement.